Révolution ou guerre n°25

(Septembre 2023)

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Comment le capital utilise les politiques identitaires de gauche et les droits des LGBTQ pour sa guerre impérialiste

« La lutte pour l’Ukraine est aussi une lutte pour les droits des LGBTQ. » C’est ce qu’a proclamé Vanity Fair en mars 2022 dans son article sur les militants LGBTQ ukrainiens pendant la guerre russo-ukrainienne. De tels arguments sont devenus de plus en plus courants pour les défenseurs de l’Otan qui utilisent continuellement le langage et la logique de la justice sociale pour plaider en faveur de la poursuite de la guerre et du renforcement général de l’Otan. Elle s’est elle-même positionnée comme une force de justice sociale. Lors de la Journée internationale contre l’homophobie, la biphobie et la transphobie (17 mai 2023), le secrétaire général Jens Stoltenberg a prononcé un discours sur l’importance de cette question pour l’Otan. Le secrétaire américain à la Défense, Lloyd J. Austin III, a fait une déclaration similaire au début du « Mois des fiertés LGBTQ », affirmant que le ministère de la Défense honorait « le service, l’engagement et le sacrifice des membres et du personnel LGBTQ+ qui se portent volontaires pour défendre notre pays. La fierté de leur service contribue à la force de l’Amérique. » [1] Ces déclarations indiquent que le gouvernement américain et ses alliés pensent qu’il est nécessaire d’utiliser une rhétorique pro-LGBTQ en temps de guerre impérialiste.

Ces déclarations sont clairement liées à l’importance croissante de l’« intersectionnalité ». Cette idée rejette les notions marxistes de classe en faveur d’une discussion sur les différentes identités partagées par les gens, telles que la race, la sexualité et le genre. Comme le GIGC l’a déjà évoqué : « Ce qui est en partie développé ci-dessous a pour tâche de démontrer, et en particulier aux États-Unis, en quoi et comment cette notion ne sert que les sphères de la domination, en quoi par la catégorisation elle réifie en une multitude de sous catégories en les re-naturalisant l’ensemble des spécificités, des particularismes à seule fin de détourner la lutte de la classe, le prolétariat de son véritable but, la prise du pouvoir et l’instauration de sa dictature. » [2] Nulle part dans notre situation actuelle cela n’apparaît plus clairement que dans les justifications de la gauche pour la guerre impérialiste en Ukraine.

L’évolution des opinions sur le genre et la sexualité, en particulier chez les jeunes, contribue certainement à expliquer pourquoi l’Otan et les États-Unis se présentent comme luttant pour les droits des LGBTQ, même bien avant le début de la guerre en Ukraine. Les jeunes générations sont moins patriotiques, moins religieuses et moins enclines à s’engager dans les services armés. [3] En même temps, elles sont beaucoup plus enclines à accepter l’homosexualité et les transgenres que leurs aînés. [4] Alors que les campagnes de recrutement militaire précédentes s’appuyaient uniquement sur le machisme, un nombre croissant d’armées de l’Otan utilise le langage de l’inclusion et de la diversité pour augmenter le nombre des engagements qui est historiquement bas. [5] En 2021, l’armée américaine a raconté l’histoire d’un caporal ayant deux mères dans le cadre de sa campagne The Calling [« L’Appel »]. Et dans une publicité de 2018 pour l’armée britannique, un soldat homosexuel assure au public qu’il n’aura pas besoin de cacher sa sexualité pour s’engager dans l’armée. [6] Avec la guerre à l’horizon, les nouvelles publicités pour l’armée américaine combinent la diversité des publicités précédentes avec un tout nouveau niveau de ce qui ne peut être décrit que comme du war porn [« porno de guerre »]. Dans la dernière publicité des Marines américains, un ensemble « diversifié » de personnages se déploie et fait exploser ce qui semble être une base de l’Arctique et un croiseur de combat russes. Bien que cette publicité ne parle pas explicitement d’inclusion, cette diversité témoigne des efforts déployés par l’armée américaine pour être perçue comme un lieu inclusif pour tous les genres et toutes les sexualités. [7] La menace de guerre ne faisant que croître, il semble probable que le ministère de la défense continuera à faire de la propagande qui présente le spectacle stérile de la guerre comme faisant partie de la lutte pour l’inclusion sexuelle et de genre.

Une autre raison pour laquelle les impérialistes occidentaux présentent la guerre en Ukraine comme une lutte LGBTQ est pour diaboliser la Russie en tant qu’ « adversaire civilisationnel ». L’ampleur de la guerre russo-ukrainienne oblige les défenseurs de l’Otan à ne pas se contenter de critiquer le gouvernement russe, mais à déshumaniser des peuples entiers. Lors d’un défilé de la fierté ukrainienne à Varsovie, des militants ont porté des pancartes avec l’inscription « Laissez l’homophobie à la Russie », et des experts ont présenté la Russie comme un agent de l’homophobie dans une bataille « entre l’Est et l’Ouest. »  [8] Comme nous le verrons dans un prochain article, le gouvernement russe et ses propagandistes s’empressent également de soutenir ce discours, se présentant comme les défenseurs des valeurs traditionnelles et leurs opposants comme des partisans de la « dégradation et de la dégénérescence. » [9] Ce récit ne résiste pas à un examen approfondi, car de nombreux gouvernements de l’Otan se sont révélés tout aussi homophobes et transphobes que le gouvernement russe. La Turquie, deuxième puissance militaire de l’Otan, a arrêté plus de 100 militants LGBTQ dans le cadre des efforts déployés par le gouvernement pour interdire les défilés de la Fierté. Le gouvernement polonais, l’un des principaux alliés de l’Ukraine, est notoirement homophobe et transphobe, décrétant l’existence de « zones sans LGBT » dans une grande partie du pays. [10] Les États-Unis, premier fournisseur d’armes à l’Ukraine, ne sont évidemment pas étrangers à l’intolérance. La tristement célèbre « Don’t Say Gay Law » [la loi « ne parlez pas des homosexuels »] de Floride [11] interdit désormais Shakespeare [12], tandis que 20 États américains ont adopté des lois limitant la prise en charge des jeunes transgenres. [13] Il est difficile d’imaginer que l’Ukraine elle-même se transforme en un paradis pour les personnes LGBTQ après cette guerre, comme l’ont suggéré les activistes. Le gouvernement ukrainien a récemment qualifié de « défenseurs de Marioupol » des combattants récemment libérés du régiment Azov, une organisation néonazie qui s’en est pris physiquement à des rassemblements de fierté, et il est manifestement absurde de suggérer que l’armée ukrainienne participe à une lutte civilisationnelle en faveur des droits des personnes LGBTQ. [14]

L’article de Vanity Fair sur les militants LGBTQ ukrainiens contient une anecdote qui ébranle encore un peu plus cet argumentaire bourgeois « woke » en faveur de la guerre :

« De nombreux "queer" Ukrainiens servent dans l’armée ukrainienne, mais de nombreuses personnes transgenres – qui peuvent bénéficier d’une exemption médicale à l’ordonnance imposant à tous les hommes âgés de 18 à 60 ans de rester dans le pays [et tentant de quitter l’Ukraine. NdT] – sont bloquées à la frontière par des fonctionnaires ukrainiens qui voient un "M" sur leurs documents officiels, selon les rapports de nombreuses ONG qui leur viennent en aide. »

Ce passage révèle que de nombreuses personnes transgenres tentent, à juste titre, de fuir l’Ukraine pour éviter d’être enrôlées, mais il présente le service des homosexuels dans l’armée ukrainienne comme digne d’éloges. En brouillant les pistes, l’auteur, J. Lester Feder, présente ce traitement comme la preuve que la lutte pour les droits des LGBTQ n’est pas terminée en Ukraine et qu’une victoire militaire contre la Russie est nécessaire pour de futures avancées. Il est assez commode pour les propagandistes de l’Otan que les seuls Ukrainiens homosexuels auxquels ils se réfèrent soient deux activistes, Olena Shevchenko et Lenny Emson. Pourquoi les trans ukrainiens, détenus par les autorités frontalières afin de les envoyer sur les lignes de front, n’ont-ils pas leur mot à dire sur la question de savoir si ce conflit est « une lutte pour les droits des LGBTQ » ? Les trans ukrainiens ne partageraient-ils pas des intérêts politiques fondés sur leur identité sexuelle ? Le fait que des militants LGBTQ discutent de l’importance de la victoire militaire ukrainienne alors que d’autres trans ukrainiens tentent désespérément d’éviter la conscription, sapant ainsi l’effort de guerre de leur nation, ne prouve-t-il pas la mystification de la présentation du conflit par Vanity Fair et du cadre de « l’intersectionnalité » lui-même ? Ces trans ukrainiens bloqués à la frontière sont certainement confrontés à des défis qui leur sont propres. Mais en termes d’intérêts politiques, ils sont dans la même position que les ukrainiens hétérosexuels voulant échapper à la mobilisation, et contraire à celle des militants queer qui veulent les envoyer au combat. Il est assez révélateur que ces militants brandissent aujourd’hui des pancartes réclamant la liberté des combattants néo-nazis d’Azov, malgré les tentatives d’Azov de poursuivre Shevchenko pour avoir utilisé des symboles ukrainiens lors d’un rassemblement LGBTQ avant la guerre. [15] Il n’y a pas de meilleur moment qu’une guerre impérialiste pour susciter l’unité de la bourgeoisie tout en divisant le prolétariat par le biais de diverses lignes identitaires.

Même les adeptes de la politique identitaire qui rejettent la guerre impérialiste en Ukraine sont incapables de remettre en question la bourgeoisie. Alors que certains suggèrent qu’une optique intersectionnelle ne se débarrasse pas de la classe en tant que catégorie, la compartimentation de la classe comme une autre catégorie plus simple de l’existence humaine ne parvient pas à expliquer comment les relations sexuelles et de genre sont déterminées par les relations matérielles. Comme le dit Marx dans le Manifeste communiste :

« Sur quelle base repose la famille bourgeoise d’à présent ? Sur le capital, le profit individuel. La famille, dans sa plénitude, n’existe que pour la bourgeoisie ; mais elle a pour corollaire la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire et la prostitution publique. La famille bourgeoise s’évanouit naturellement avec l’évanouissement de son corollaire, et l’une et l’autre disparaissent avec la disparition du capital. » [16]

Plus important encore, l’intersectionnalité ne parvient absolument pas à offrir une solution à la guerre bourgeoise. Comme le dit Lénine dans L’État et la révolution :

« La domination de la bourgeoisie ne peut être renversée que par le prolétariat, classe distincte que ses conditions économiques d’existence préparent à ce renversement, et à qui elles offrent la possibilité et la force de l’accomplir. Tandis que la bourgeoisie fractionne et dissémine la paysannerie et toutes les couches petites-bourgeoises, elle groupe, unit et organise le prolétariat. Étant donné le rôle économique qu’il joue dans la grande production, le prolétariat est seul capable d’être le guide de toutes les masses laborieuses et exploitées que, souvent, la bourgeoisie exploite, opprime et écrase non pas moins, mais plus que les prolétaires, et qui sont incapables d’une lutte indépendante pour leur affranchissement. » [17]

L’intersectionnalité traite l’oppression seule comme le catalyseur de l’activité révolutionnaire. Mais ce que Lénine illustre, c’est que c’est la proximité du prolétariat avec les moyens de production, comme classe opprimée, qui lui permet de mener à bien l’activité révolutionnaire. Le Manifeste communiste de Marx l’indique également clairement :

« Tous les mouvements historiques ont été, jusqu’ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané [« conscient » dit la version anglaise] de l’immense majorité au profit de l’immense majorité. Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se soulever, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle. » [18]

Il ne devrait pas être nécessaire pour une publication marxiste de faire cette remarque. Mais même des publications qui se décrivent comme « marxistes » ont tenté de défendre l’intersectionnalité. [19] Les communistes ne rejettent pas la politique identitaire simplement parce qu’elle engendre le type d’apologie libérale [de gauche] de l’impérialisme que l’on voit dans cet article. mais parce qu’elle divise le prolétariat et le prive de sa force historique. Cela ne signifie pas que le mouvement communiste doive ignorer la discrimination à l’encontre des personnes LGBTQ. La re-criminalisation stalinienne de l’homosexualité n’est qu’un exemple de la façon dont l’homophobie et la transphobie sont dangereuses pour l’internationalisme, car elles ne divisent pas seulement la classe ouvrière, mais renforcent les chauvins traditionalistes qui justifient les divisions sociétales. Cela signifie plutôt que le prolétariat, sous la direction d’un parti, est la seule force historiquement capable de s’attaquer à la cause profonde de la guerre impérialiste et du sectarisme. L’armée ukrainienne et une approche intersectionnelle sont incapables de lutter pour les droits des LGBTQ. Seul le prolétariat avec une approche communiste peut le faire.

Fred, Août 2023

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Notes:

[2. Révolution ou guerre #17, L’intersectionnalité : une production idéologique de la pensée dominante, http://www.igcl.org/L-intersectionnalite-une

[8https://www.youtube.com/watch?v=O9gTAjbiQEM. Il convient de noter que cette publicité n’a suscité aucune réaction de la part des conservateurs, contrairement aux publicités susmentionnées. Il semble que le ministère de la défense ait compris que tant qu’il incluait suffisamment d’explosions, il pouvait continuer à essayer de se présenter comme une institution ouverte à tous sans s’attirer les foudres de ceux qui le trouveraient « trop woke ».

[12. « Les œuvres de Shakespeare se sont vu censurer par le comté de Hillsborough, dans l’État de Floride. Une conséquence de la loi sur les droits parentaux en matière d’éducation, introduite par le gouverneur républicain Ron DeSantis, qui restreint le débat sur la sexualité dans les établissements scolaires. » (Courrier International, « Jugé trop “sensuel”, Shakespeare censuré dans des écoles en Floride », 10 août 2023, ndt.)

[19https://www.wsws.org/en/articles/2023/08/11/reqd-a11.html. The Advanced Placement Exam est un moyen d’obtenir un prêt pour les élèves de collège et lycée.